“Les métiers du digital ont-ils encore du sens ?” C’est une question que m’a posée mon tatoueur, alors que j’étais en train de passer sous l’aiguille. J’ai mis un peu de temps à réaliser la question. Pourquoi cette question, d’un coup ? Et surtout, pourquoi mon métier n’en aurait-il plus ?
Il faut dire qu’en ce moment, cette question tourne en boucle, comme un disque rayé, sur les réseaux pro et dans les médias, portée par la déferlante de l’IA. Entre les algos qui rédigent à la vitesse de l’éclair et les outils d’automatisation qui promettent de piloter une stratégie digitale en trois clics, beaucoup s’interrogent sur l’avenir de ces métiers et sur ce savoir-faire qu’ils imaginent interchangeable en un claquement de doigts.
Alors voici la réponse que j’aurais pu lui donner, si la réflexion n’avait pas dû se faire entre deux coups d’aiguille. Je voulais poser les choses ici, sans filtre, y répondre depuis l’intérieur, avec ma casquette de cheffe de projets web et SEO au sein de l’agence EKELA.
La question qui pique un peu
Je ne vais pas mentir, cette question, je me la suis posée aussi, et pas seulement sur le fauteuil de ce tatoueur. Il y a d’abord l’âge qui y pousse. Je suis loin d’être à la retraite, mais ça fait quand même dix ans que je travaille dans ce milieu. Il est donc assez naturel de s’interroger, à un moment, sur le sens de ce qu’on fait.
Entre collègues, on aime bien rigoler en salle de pause en disant qu’en cas d’apocalypse, nos métiers ne serviraient à rien : “QUI CONNAÎT UN RÉFÉRENCEUR SEO DANS LA SALLE ?!” Même nous, on finit par dévaloriser un peu nos propres métiers.
Et ce n’est pas si étonnant avec les outils qu’on a aujourd’hui. La preuve : hier matin, un outil d’IA m’a sorti en trente secondes un plan de contenu que j’aurais mis une bonne demi-heure à structurer moi-même. J’ai eu ce petit vertige que beaucoup de professionnels du secteur décrivent : si la machine fait ça si vite, qu’est-ce qu’il me reste, à moi ?
La réponse m’est venue en repensant à ce qui compose réellement mon métier. Pas la partie visible (produire un audit, rédiger un contenu, livrer un site), mais tout ce qui l’entoure :
- comprendre ce que veut vraiment un client quand il ne sait pas encore le formuler,
- arbitrer entre les contraintes techniques et les envies créatives,
- sentir quand un mot-clé prometteur ne correspond pas à une vraie intention de recherche,
- rassurer une équipe pendant un rush.
Ça, aucun outil ne le fait à ma place. Et d’ailleurs, en cas d’apocalypse, mes compétences en gestion de projets me seront sûrement utiles pour organiser un peu tout ça dans le groupe de survivants. 😂
Ce que le “digital” a toujours été, au fond
J’aime à penser qu’une IA n’est pas encore tout à fait maîtrisable par tout le monde, et encore moins capable de se poser les bonnes questions qu’un cerveau humain, lui, sait se poser.
Confier le pilotage d’une présence en ligne à un “robot”, c’est un peu comme donner les clés d’un bolide à quelqu’un qui n’a jamais vu de volant : sur une ligne droite, ça file vite, mais au premier virage serré, bonjour le décor.
Le SEO, par exemple, n’a jamais été de simplement “mettre les bons mots dans les bonnes balises”. C’est comprendre en profondeur un marché, capter la psychologie d’une audience face aux moteurs de recherche, disséquer la concurrence et faire des choix stratégiques parfois audacieux. Un algorithme peut aligner des termes techniques, mais il ne ressent pas l’intention cachée derrière une requête ni l’émotion qu’attend un futur client.
De même, la gestion de projet n’a jamais été de bêtement cocher des étapes dans un rétroplanning ou de jongler avec des outils. C’est tisser une vraie relation de confiance avec les entreprises sur plusieurs mois, parfois des années, faire avancer le travail avec une équipe, écouter les doutes, et s’assurer que le produit final serve vraiment les objectifs du client.
L’IA a certes boosté la vitesse d’exécution de certaines tâches et facilité pas mal de routines techniques. Mais elle n’a absolument pas transformé la nature du travail de fond : écouter, arbitrer avec discernement, connecter des besoins humains à des solutions web concrètes et pérennes. Et encore, je ne parle là que de mon périmètre, SEO et gestion de projet. C’est la même chose du côté de mes collègues à l’agence.
Pourquoi cette question dépasse largement le digital
Avec le recul, je me dis que mon tatoueur ne m’a pas vraiment posé une question sur le SEO ou la gestion de projet, il ne pouvait pas vraiment savoir en quoi consiste mon métier, je lui avais juste dit que je travaillais dans la communication et le marketing digital. Il m’a posé une question sur le travail, tout court. Et ça, ça mérite un petit détour conceptuel.
Ce que “avoir du sens” veut vraiment dire
Pour moi, un métier n’a pas de sens par lui-même. Il vient de ce qu’on y met, et surtout de ce qu’il produit pour quelqu’un d’autre.
Prenons mon tatoueur, justement. Il pourrait se poser exactement la même question que moi : est-ce que piquer de l’encre dans de la peau a du sens ? Techniquement, non, pas vraiment. Ça n’en a que parce qu’il y a, en face, quelqu’un qui porte une histoire, un souvenir, une identité qu’il ou elle a envie de rendre visible. Enlevez la personne, il ne reste qu’une aiguille et de l’encre.
C’est exactement le même mécanisme pour le SEO ou la gestion de projet. Le sens n’est pas dans la tâche (optimiser une balise, tenir un rétroplanning), il est dans la relation à ce que cette tâche rend possible pour quelqu’un.
Et puis, en y réfléchissant encore, se poser cette question, c’est déjà un privilège en soi. Pouvoir se demander si son travail a du sens, c’est le signe qu’on a dépassé la question de savoir si on va pouvoir payer son loyer avec. Ce n’est pas donné à tout le monde, et notre génération est sans doute l’une des premières à pouvoir se le permettre aussi largement (même si cela n’est pas une généralité !).
La peur de l’obsolescence, ce n’est pas nouveau
Il faut se rappeler qu’on n’est pas les premiers à traverser ça. Chaque génération a eu ses outils qui menaçaient de rendre un savoir-faire “interchangeable”.
- La calculatrice pour les comptables.
- Le traitement de texte pour les secrétaires.
- Le logiciel de mise en page pour les typographes.
À chaque fois, le même vertige, la même question du “à quoi je sers encore”.
Et à chaque fois, ce qui a survécu, ce n’est pas la tâche mécanique, mais le savoir-faire qui l’entourait. La comptable qui sait pourquoi tel chiffre est suspect avant même de vérifier. Le secrétaire devenu assistant de direction, qui gère bien plus qu’un clavier et un agenda. Le typographe qui sait qu’une mise en page, ce n’est pas que des pixels bien alignés, mais une lecture qu’on facilite. La question n’est donc pas nouvelle. Elle se pose juste, cette fois, avec un outil beaucoup plus impressionnant.
Le sens vient de l’autre, pas de la tâche
Ce qui m’amène à l’idée qui, je crois, résume tout ça pour moi. Si le sens d’un métier venait uniquement de la difficulté ou de la technicité d’une tâche, alors oui, l’IA menacerait sérieusement le sens de notre travail. Elle est déjà meilleure que moi pour aligner des mots-clés à toute vitesse.
Mais si le sens vient de l’impact sur une personne (un client qui dort mieux la nuit parce que son site fonctionne enfin, une équipe qui avance sereinement parce qu’on a su désamorcer un conflit), alors la question de la vitesse d’exécution devient presque secondaire.
Et c’est presque un renversement : plus l’IA absorbe l’exécution pure, plus ça devient évident que le sens, lui, n’a jamais été là. Il était ailleurs depuis le début.
Ce que ça change pour nous, chez EKELA
Chez EKELA, nous voyons ce changement comme une opportunité qu’il faut savoir accompagner. L’IA nous libère des tâches répétitives : premiers jets, analyse brute de données, automatisations ou débogage. Ce temps précieux, nous le réinvestissons là où notre valeur est maximale : l’analyse sur-mesure, le conseil stratégique et l’accompagnement humain.
Nos clients n’attendent pas des réponses génériques, mais des arbitrages éclairés et adaptés à leur réalité.
La voilà, la vraie réponse : le digital n’a pas perdu son sens. Il nous pousse simplement à valoriser ce qui ne s’automatisera jamais : le jugement, l’écoute et la capacité à dire « non, cette option n’est pas la bonne pour vous », même si l’algorithme prétend le contraire.
En conclusion
Ce jour-là, sous l’aiguille, je n’ai pas su quoi répondre à mon tatoueur. Entre deux grimaces, je lui ai juste sorti un « bah oui, ça a du sens », un peu creux. Avec le recul, j’aurais dû lui retourner la question : est-ce que l’IA pourrait remplacer son rôle à lui ? Trouver des motifs originaux, uniques, faire vivre sa créativité ?
Lui aussi grave quelque chose de définitif sur la peau de quelqu’un. Il part d’une idée, d’une envie, d’une histoire qu’il faut comprendre avant de la traduire en dessin. Si une machine pouvait faire ça à sa place en trente secondes, ce ne serait plus un tatouage, ce serait un autocollant.
Le digital, ce n’est pas si différent. Ce n’est pas la vitesse d’exécution qui lui donne du sens, et ce n’est pas elle non plus qui pourra le lui enlever.






